"Différentiels de temps"
"Partons justement de ce qui, pour l'historien, semble constituer l'évidence des évidences : le refus de l'anachronisme. C'est la règle d' or : ne surtout pas "projeter", comme on dit, nos propres réalités - nos conceptions, nos goûts, nos valeurs - sur les réalités du passé, objets de notre enquête historique. N'est-ce pas évident que la "clé" pour comprendre un objet du passé se trouve dans le passé lui-même et, plus encore, dans le même passé que le passé de l'objet ? Règle de bon sens : pour comprendre les pans colorés de Fra Angelico, il faudra donc chercher une source d'époque capable de nous faire accéder à l'"outillage mental" - technique, esthétique, religieux, etc. - ayant rendu possible ce type de choix pictural. Nommons cette attitude canonique de l'historien : ce n'est rien d'autre qu'une recherche de la concordance des termes, une recherche de la consonance euchronique." (p. 13)
" (...) les contemporains, souvent, ne se comprennent pas mieux que des individus séparés dans le temps : l' anachro- nisme traverse toutes les contemporanéités. La concordance des temps n'existe - presque - pas." (p. 15)
" Il vaut mieux reconnaître comme une richesse la nécessité de l' anachronisme : elle semble interne aux objets mêmes - les images (...)." (p. 16)
" Nous voilà bien devant le pan comme devant un objet de temps complexe, de temps impur : un extraordinaire monta-
ge de temps hétérogène formant anachronismes. Dans la dynamique et dans la complexité de ce montage, des notions historiques aussi fondamentales que celles de "style", d'"époque" s'avèrent tout à coup d'une dangereuse plasticité (dangereuse seulement pur celui qui voudrait que toute chose soit à sa place une fois pour toutes à la même époque : figure, assez commune du reste, de celui que je nommerai l'"historien phobique du temps"). Poser la question de l'anachronisme c'est donc interroger cette plasticité fonda- mentale et, avec elle, le mélange si difficile à analyser, des différentiels de temps à l' oeuvre dans chaque image." (p. 17)
ge de temps hétérogène formant anachronismes. Dans la dynamique et dans la complexité de ce montage, des notions historiques aussi fondamentales que celles de "style", d'"époque" s'avèrent tout à coup d'une dangereuse plasticité (dangereuse seulement pur celui qui voudrait que toute chose soit à sa place une fois pour toutes à la même époque : figure, assez commune du reste, de celui que je nommerai l'"historien phobique du temps"). Poser la question de l'anachronisme c'est donc interroger cette plasticité fonda- mentale et, avec elle, le mélange si difficile à analyser, des différentiels de temps à l' oeuvre dans chaque image." (p. 17)
G. Didi-Huberman, 'Devant le temps"
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