mardi 15 novembre 2011

PROPOS A PROPOS DE ... DUJARDIN, 15

enjeux, Fous !
Je partirai de l'hypothèse d' André Breton à propos de Raymond Roussel, critiquée par Foucault dans son ouvrage éponyme (j'utilise l'édition Folio essais 205, préface de Pierre Macherey)  :

Foucault mentionne Breton qui avançait à propos de Roussel la "figure de l' "enchanteur" et Macherey commente : 
"... l'enchantement s'explique, argumentait Breton, par le fait qu'il est le produit (...) d'une initiation : et celui-ci s'évertuait en conséquence à projeter sur les textes de Roussel des modèles d'interprétation ésotériques, combinant les révélations de Fulcanelli et les signes du tarot, pour reconstituer les étranges combinaisons requises par une telle alchimie du verbe". On le voit, toute cette lecture de Roussel tournait autour du secret et des formes de sa possible "révélation." (*)
Point de vue de Breton à quoi Foucault opposait : "On voudrait bien : les choses en seraient étrangement plus simplifiées, et l'oeuvre se refermerait sur un secret dont l'interdit à lui seul signalerait l'existence, la nature, le contenu et le rituel obligé ; et par rapport à ce secret, tous les textes de Roussel seraient autant d' habiletés rhétoriques révélant à qui sait lire ce qu'ils disent, par le simple fait, merveilleusement généreux, qu'ils ne le disent pas." (*) - Et Pierre Macherey d'ajouter : "L'ironie mordante de ces propos indique clairement le peu d'estime que Foucault portait aux hypothèses de Breton (...)."
Une autre figure de Roussel due à Michel Leiris et présentée également par Foucault est commentée ainsi par Macherey: "Or la valeur de cet effort tient au fait qu' il a sa signification en lui-même, sans référence à une profondeur de sens dont il serait simplement l'indicateur : il n'y a pas de langage second tenu en réserve de ce qu'effectue le travail de l'écriture, et c'est pourquoi celle-ci peut être à  bon droit tenue pour souveraine (*), pourvu qu'elle s'en tienne à l'observation rigoureuse de la "règle du jeu". Leiris qui voyait en Roussel un "innocent" déclarait : "ce qui m'irrite, c'est tout ce qu'on lui prête, il n'avait pas cette lucidité, il n'avait pas de projet philosophique. C'était, et non dans un sens péjoratif, un innocent ... Aujourd'hui, sous prétexte de le magnifier, on le diminue et on lui ôte innocence merveilleuse qu'il avait." Mais Macherey souligne : "Or il est clair que, pour Foucault, Roussel n'a été ni un malade, ni un mystique, ni non plus un naïf." (*)

De même, il me semble que, chez Dujardin, on ne peut parler d' "initiation", de "révélation", de "secret", "secret de fabrication" ; pas de "règle du jeu" dans son écriture, or celles, disons, qu'il détecte dans les contenus d'histoire telle qu'il les interprète. Les Estampes ne relèvent pas non plus d'une "expérience", expérimentation sur le langage, incluant une volonté de jeu (dans ses "jeux de mots"), non plus que dans la "narrativité" (c'est d'ailleurs un discours), la construction, la composition ... On ne peut lui appliquer ce que Foucault attribue à la démarche de Roussel : "... elle a fait aussi de ce même langage le lieu où s'effectue une machination apparemment concertée, même si ses enjeux, ramenés au montage de grossiers calembours, paraissent dérisoires." (*)
Peut-être le "fin mot" de la perspective de Dujardin se ramène-t-il (à la satisfaction éventuelle de ses - même pas - détracteurs, plutôt d'ailleurs de ses "occulteurs"), "... à creuser un vide où l'être (je dirai celui de Dujardin comme être, auteur, "élucubrateur", et aussi l' "être", si l'on peut dire, de l' "Histoire", telle qu'il la traite) s'engloutit, où les morts se précipitent à la poursuite des choses et où le langage indéfiniment s'effondre vers cette centrale." - ce que Foucault encore définit comme "la faille ontologique du langage" ("Raymond Roussel", Folio essais, XXVI).

Mais la difficulté - la "résistance" - que nous oppose la lecture (la compréhension/interprétation) de Dujardin tient à la quasi impossibilité jusqu'à nouvel ordre de donner un statut à son texte, d'emblée situé dans le domaine de l'historiographie, domaine où il n'a pourtant même pas "tout faux", puisqu'on lui reconnaît une connaissance remarquable de son "terrain"-, alors même que de l'autre côté d'une supposée "faille" rédhibitoire, le discours "sombre" dans un délire verbal onomastique et toponymique, et ceci sans que son auteur accède au titre d' "onomaturge", ou alors sans le savoir et en se trompant de lieu d'écriture, puisqu'il ne s'inscrit pas dans le registre de la création littéraire, dans une "fiction". Alors, "faille", et corrélativement "faillite", pour quelques gorges chaudes de son époque et encore de la nôtre, auxquelles il vaut mieux tourner le dos que de s'attarder à faire rendre gorge ...
 


                                         Saint-Basile en costume d' hiver  

Et retour à Foucault, dont la lecture de Roussel nous fournit bien un "éclairage latéral" (donc à ne pas prendre pour "littéral" ; et observer "de biais" sera ainsi "biaiser", pour ouvrir une perspective indirecte que l'on souhaite plus ou différemment opérante, mais non "biaiser", qui serait tourner la difficulté de manière sournoise et perverse) :
"Il faut distinguer le langage  de l'oeuvre : c'est au-delà d'elle-même, ce vers quoi elle se dirige, ce qu'elle dit, mais c'est aussi en deçà d'elle -même ce à partir de quoi elle parle. A ce langage-ci, on ne peut appliquer les catégories du normal et du pathologique, de la folie et du délire, car il est franchissement premier , pure transgression."

Or, le "cas-Dujardin" est complexifié par le fait qu'il ne se donne pas pour "transgressif" dans un langage "littéraire", c'est-à-dire qu'il n'invente pas des mots au sens de l' "imaginaire", de la "création poétique" - ce qui, de toute façon, ne manquerait pas, aux yeux (- la cécité) de la "doxa", de lui conférer la "gratuité" inoffensive de ces saltimbanques du langage à quoi l'opinion ravale généralement les "poètes". 
Il est transgressif dans ses propositions nominatives, ré-interprétatives des lectures officielles, ou prospectives s'il s'agit de nominations "évidentes", établies, dont il n'y aurait rien à dire, qu'à les prendre comme elles sont et pour ce qu'elles sont et ont toujours été ; transgression par laquelle il se heurte immédiatement et frontalement aux tenants de la doxa historienne (voir la polémique à l'issue de sa conférence et le refus de publication de cette communication ; et l'absence de réception de son ouvrage, à une époque où une connaissance tant soit peu entendue de la littérature aurait au moins permis à la critique de le raccorder, même de loin, à d'autres manifestations d'écriture ; "comparaison n'est pas raison", mais la comparaison ouvre des horizons. 
C'est ainsi qu'il n'a même pas pu faire l'objet d'une catégorisation littéraire (puisque c'est la plupart du temps comme cela que les choses littéraires aussi "fonctionnent", du moins qu'on les fait fonctionner), marginale sans doute mais non-ignorante, style "fous du langage", comme on a fait les "poètes maudits" ; situation subie ou parfois revendiquée par des individualités ou des groupes qui n'ont pas manqué par exemple fin XIXè et début XXè siècles, son époque.
(* c'est moi qui souligne)

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