jeudi 1 décembre 2011

PROPOS A PROPOS DE ... DUJARDIN, 16

De Raymond Roussel en A. Dujardin ... 
... on comprendra ainsi en quoi je m'aventure (...**)

Raymond Roussel, auteur d'une oeuvre tout à fait particulière, dans la lignée des inventeurs de langage, poètes ou narrateurs de toutes époques (Rabelais s' y trouve en bonne place), qui ont traité les mots comme autant de domaines d'expérimentation, pas nécessairement au sens théorique puisqu'il s'agit somme toute de ceux qu'on appelle, avec souvent méconnaissance et même dédain, les "poètes". Mais la linguistique et la critique contemporaine ont depuis longtemps montré que ce qui est en jeu est bien la nature du langage en général et du texte "littéraire" en particulier. Mais il y en a encore qui croient que le langage sert à communiquer de façon claire et univoque, et tirent fierté et vanité ignorante à prétendre appeler "un chat un chat".
Voici, au fil de quelques prises de notes dans "Comment j'ai écrit certains de mes livres" - qu'il ne faut pas prendre pour paroles d'évangile ni au pied de la lettre, comme le montre Michel Foucault dans son "Raymond Roussel" -, quelques savoureux exemples de la façon dont il déclarait procéder pour écrire ses histoires, lesquelles, sans connaissance de sa "machine d'écriture", apparaissent abracadabrantes et canularesques, ce qui peut d' ailleurs suffire au plaisir d'une lecture stupéfiante autant qu'hilarante ; on peut au moins l'apprécier comme cela, de même que Dujardin ; il ne faut pas bouder son plaisir en s'en privant.
Roussel, "Comment j' ai écrit certains de mes livres" :
 - "1° Métier (profession) à aubes (aurores)". J'ai pensé à un métier qui force à se lever de grand matin ; 2° métier (à tisser) à aubes (palettes de roue hydraulique) ; d'où le métier à tisser installé sur le Tez."(: élément narratif ensuite introduit dans le récit) ;
- le conte "Le poète et la Moresque" (dans Impressions d' Afrique) :
" Là je me suis servi de la chanson : "j'ai du bon tabac". Le premier vers : "J'ai du bon tabac dans ma tabatière" m'a donné : "Jade tube onde aubade en mat (objet mat) a basse tierce" ; d'où le récit : "L'image diaphane évoquait un site d' Orient. Sous un ciel pur s'étalait un splendide jardin peuplé de fleurs séduisantes. Au centre d'un bassin de marbre, un jet d'eau sortant d'un tube* en jade*dessinait gracieusement la courbe élancée ... Sous la fenêtre non loin du bassin de marbre se tenait un jeune homme à chevelure bouclée. Levant vers le couple sa tête de poète inspiré, il chantait quelque élégie* de sa façon en se servant d'un porte-voix en métal mat* et argenté." (* c'est moi qui souligne)
- "Au clair de la lune" : "1° "Au clair de la lune mon ami Pierrot" ; 2° "Eau glaire (cascade d' une couleur de glaire) de là l'anémone à midi négro."
- "1° "charcutier" ; 2° "char qu' ut y est"
- "1° "valet de pied" ; 2° "va laide pie"
- "Mane Thecel Pharès"; "manette aisselle phare" - Foucault souligne : "... des lettres de feu qui brillent au fond du palais de Nabuchodonosor (d'où l'épisode de Fodor allumant un phare à l'aide d'une manette qu'il a caché sous son aisselle)"


(**) On comprendra ainsi en quoi je m'aventure à des rapprochements avec les improbables interprétations onomastiques et toponymiques de notre ami Dujardin, malheureusement pour lui si mal reçues, mais tout à fait heureusement par nous qui en savourons la lecture, y trouvant un intérêt notoire, à la différence des "historiographes" enfermés dans leur domaine et leurs dogmes.
Pour illustrer humoristiquement (et de  haute-voltige, reconnai
sons-le) cette ressemblance, voici deux exemples isolés de leurs contextes (ce qui est d'ailleurs à proscrire !) : 
-  Dujardin, Estampes, p.73 : "... kat, chat, petit trou, et le chat rouge est un chaperon rouge à faire un chat botté." (- Roussel met aussi constamment en scène des éléments de contes et légendes populaires).
Dans l'exemple suivant, c'est l'utilisation par Roussel et Dujardin de données historiques qui a orienté ma sélection :
- Dujardin, Estampes, p.130 : "Charlemagne, empereur et roi eut la tête sous un bonnet de vierge, était coiffé alors que son successeur fut Louis le débonnaire" ; - de "bonnet" à "débonnaire", cela ne tenait qu'à un cheveu ... tombé dans la soupe serait-on tenté de relever, si, comme chez Roussel, bien que de manière complètement différente, ce qui apparaît un jeu de mots canulardesque, ce fil, finalement conducteur, n'était pris dans l'écheveau de l'ensemble du corpus.
- Roussel, "Le poète et la Moresque" : "Eut reçu pour hochet la couronne de Rome (*)" (* tiré du poème de Victor Hugo, "Napoléon II") ; il en obtient : "Ursule, brochet, lac, Huronne, drome" (voir le commentaire de Michel Foucault dans "Raymond Roussel", Folio Essais 205, p. 59) ; ce dont il constitue des éléments de son récit, ainsi que le développe Ginette Adamson dans "Le procédé de Raymond Roussel" : "Par exemple, du vers : "Eut reçu pour hochet la couronne de Rome", Roussel déduit phonétiquement : Ursule, brochet, lac, Huronne, drome (hippodrome) (...). Là ne s'arrêtent  pas les recherches de l'auteur, comme chez Desnos ou Duchamp. Ursule devient le nom d'une "gracieuse enfant de huit ans confiée aux soins de la dévouée Maffa, Huronne douce et prévenante qui l'avait nourrie de son lait" (Impressions d' Afrique). Brochet, c'est le guerrier Justin, métamorphosé. Puni pour avoir essayé de tuer Ursule, il a été condamné à faire indéfiniment le tour du lac Ontario "comme un cheval lâché dans un gigantesque hippodrome" (...). Tous les mots sont donc intégrés dans le texte et même, Huronne, nom de Maffa, suggère par association le lieu de la scène, le lac Ontario. Le narrateur prétend que c'est un "conte canadien entendu à Québec" (...)."  
On peut lire aussi les analyses de Jean-Michel Bony, dans "Raymond Roussel, Une écriture à double entente", ainsi que beaucoup d' autres, tant Roussel a suscité de recherches.

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